Transcription Transcription des fichiers de la notice - <em>Mythologie</em>, Paris, 1627 - VII, 07 : Des Harpyes Conti, Natale 1627 chargé d'édition/chercheur Équipe Mythologia Projet Mythologia (CRIMEL, URCA ; IUF) ; projet EMAN, Thalim (CNRS-ENS-Sorbonne Nouvelle) PARIS
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1627 Fiche : Projet Mythologia (CRIMEL, URCA ; IUF) ; projet EMAN, Thalim (CNRS-ENS-Sorbonne Nouvelle). Licence Creative Commons Attribution – Partage à l’Identique 3.0 (CC BY-SA 3.0 FR)
Paris (France), BnF, NUMM-117380 - J-1943 (1-2)
Français

Des Harpyes.

CHAPITRE VII.

LES Harpyes, autrement oyſeaux Stymphalides, furent filles de Thaumas & d’Electre, fille de l’Ocean ; & ſœurs d’Iris, teſmoing Heſiode en ſa Theogonie. Acuſilas les faict filles de Neptun & de la Terre : Soſibe eſcrit qu’Eraſie & Harpye furent filles de Phinee, Roy d’Arcadie (d’autres diſent de Thrace ; d’autres de Natolie & Paphlagonie) leſquelles eſtoient trois, Iris, Aëllo, Ocypete. Les vns ſubrogent Celæno au lieu d’Iris. Aſius & Hygin les nomment Alope, Acheloé, Ocypode. Steſichore y adiouſte Thyelle : Aſclepiade, Ocyrhoé, Ocypode. Homere en nomme l’vne Podarge, & dit que le Zephire engendra d’elle les cheuaux d’Achille, Balie & Xanthe. Elles habitoient en Thrace, & auoient des oreilles d’Ours, des corps de Vautours, le viſage de pucelles, des aiſſes aux coſtez, des bras & pieds d’hommes ; garnis de monſtrueuſes griffes, des ventres grands à merueilles, & inſatiables. Voicy comme Virgile les depeint au 3. de l’Æneide :

Vn monſtre plus horrible & plus fier que ces feres, Ny plus meſchante peſte & ire des grands Dieux Ne s’eſt point eſleuee hors des flots Stygieux ; De Vierges ces oyſeaux retiennent la ſemblance, Inſatiables ont ſale & gloutte la pance En griffes recourbee & l’vne & l’autre main, Et les faces touſiours palliſſantes de faim.

Aprés il les deſcrit ſe ruants d’vne volee impetueuſe ſur les viandes qu’on ſeruoit ſur table. Les Poëtes les qualifient du nom de chiens de Iupiter, & demõs rauiſſans, ſuſcitez pour le piteux ſupplice de Phinee. Ce Phinee habitoit en la Natolie auprés de la riuiere de Salmideſſe de Thrace, & eſtoit fils d’Agenor Roy de Phœnice & de Caſſiope, ou (ſelon d’autres) d’Agenor & de Phœnice ; & ſelon Apollodore, de Neptun, cependant la plus commune opinion eſt qu’il fut Roy de Paphlagonie. On dit que le choix luy fut donné, ou de viure fort longuement aueugle ; ou de mourir au bout d’vn certain temps : & que ſuiuant ſon option le Soleil luy creua les yeux, & qu’il veſquit depuis le temps d’Agenor iuſqu’au voyage des Argo-Nochers : Les autres diſent qu’il eſpouſa Cleopatre (les autres la nomment Sthenobœe, les autres Harpalyce, ſœur de Calaïs & Zetes, dicts Boreades pour eſtre fils de Boree qui eſt le vent d’Aquilon) fille de Boree & d’Orithye, de laquelle il eut deux fils, Crambis & Orythe, ou (comme d’autres veulent dire) Parthene & Crambis : aucuns adiouſtent vn troiſieſme, Hæme : autres les nomment Thyre & Maryandin. Puis aprés repudiant ſa premiere femme il eſpouſa Idee, fille de Dardan, Roy de Scythie : qui luy ioüant d’vn traict de mauuaiſe maraſtre, accuſa les enfans de ſon mary de l’auoir voulu forcer en ſa pudicité : lequel la croyant trop de leger, leur fit faire leur procez, & condamner à mort. D’autres diſent qu’il leur fit creuer les yeux, & les chaſſa, & que Iupiter en fut fort irrité, qu’il luy fit auſſi perdre la veuë, le puniſſant en-outre d’vne perpetuelle faim : car encore qu’on luy habillaſt à manger, & qu’on luy ſeruiſt de bonnes viandes, toutefois il n’en pouuoit gouſter, d’autãt que Iupiter luy enuoyoit ſes chiens les Harpyes, leſquelles quand il vouloit prendre ſa refection, ſe venoient ſoudain ruer ſur ſa viande, par-fois la luy rauiſſans d’emblee, par-fois luy en reſeruans vne bien petite portion, mais tellement empunaiſie par leur attouchement, qu’il eſtoit impoſſible d’en aualler, ny ſouffrir la puanteur. Finalement les Argenauchers paſſans par ces quartiers-là, rencontrerent ces deux pauures bannis, qui leur expoſans le ſuject de leur miſere, & d’autre part l’alliance qu’ils auoient auec les Boreades, comme ayant leur pere autrefois eſpouſé vne ſœur d’iceux, nommee comme nous auons dit, Cleopatre, furent remis en liberté, & Phinee tué auec grand nombre de ſes gens. Quelques-vns eſcriuent qu’Hercule fit cet exploict. Autre auis diuers ſur les auentures de Phinee.Les autres que Neptun ayant horreur de la cruauté par luy commiſe és perſonnes de ces ieunes enfans, & compaſſion de leur innocence, luy creua pareillement les yeux. Acuſilas d’Argos dit que Phinee eſtoit Prophete, & que pour auoir decelé les ſecrets des Dieux aux hommes, il fut condamné par Iupiter à ce ſupplice, auec vne perpetuelle faim. Mais que les Argo-Nochers venans ſurgir en vn port de Bithynie où il ſe rencontra, receurent beaucoup de courtoiſie de luy, & leur apprit le chemin qu’ils deuoiẽt tenir pour deſcendre en Colchos : qu’en recompenſe de ce bien-faict & gracieuſeté, ſelon que par ſon art prophetic il auoit dés long-temps preueu deuoir eſtre par leur aſſiſtãce deliuré de cette affliction, & de la cruelle pourſuitte des Harpyes ; ils choiſirent & deputerent les fils ailez de Boree, armez d’arcs & de fleches pour chaſſer ces oyſeaux inhumains hors de la table de Phinee, qui leur ayant expoſé ſon infortune, & reconnu qu’il leur eſtoit proche allié (comme nous auons ouy) eux eſmeus de pitié l’accompagnerent, auec promeſſe de le ſecourir de tout leur pouuoir. L’heure du repas venuë, & Phinee s’eſtant mis à table auec les autres, à peine auoit-on couuert, que voicy les Harpies venir ſelon leur couſtume enuahir les viandes, infectans au reſte tout le lieu d’vne puanteur inſupportable. Adonc les Boreades prindrent leur vol, & fendans l’air à tire d’aile, les contraignirent de quitter le pays, & les pourſuiuirent iuſques aux lſles qu’on nommoit Plotes ; Nauigables ou nageantes, qui depuis furent dictes Strophades, du mot ſtrophé, retour ; pource qu’aprés auoir tiré d’elles aſſeurances de iamais ne moleſter Phinee, ils retournerent vers la trouppe des Argo-Nochers, toutes leſquelles choſes Apolloine au 2. liure de leur voyage explique bien au long. Apres que les Boreades eurent ainſi donné la chaſſe aux Harpyes, ils ſe deſiſterent de leur pourſuitte, r’appellez par Iris, au commandement de Iupiter. Au reſte quelques-vns diſent que telle eſtoit la condition de ces Boreades, que s’ils n’atteignoient les Harpyes, il falloit qu’ils mouruſſent : & que pour obuier à cet inconuenient ils les tuerent, l’vne deſquelles bleſſee, s’enuola en la Moree, puis cheut dans le fleuue du Tigre, qui fut pour ce ſujet nommé Harpys, comme eſcrit Apollodore au 1. liure. Panyaſis ne dit pas que les Boreades les chaſſerent à coups d’eſpee, mais bien qu’ils les meirent à mort à force de fleches deuant qu’on les rappellaſt. Or qu’on les nommaſt chiens de Iupiter, ce paſſage d’Apollonius au 2. liure le montre :

Il ne vous eſt permis, ô enfans de Boree, Les chiens du grand Iupin chaſſer à coups d’eſpee.

Voyez le 6. labeur d’Hercule.Quelques-vns diſent que ces oyſeaux guerroyez par Calaïs & Zethes furent depuis chaſſez hors de l’Arcadie par Hercule, comme il rauageoit la ville de Stymphale prés de la riuiere d’Eraſin : & qu’ils ſe cacherent ſous vne cauerne en Candie, d’où iamais ils ne ſortirent depuis. Voila ce que les Anciens nous ont appris touchant les Harpyes.

Mythologie phiſique.Elles ſont ainſi nommees du mot harpazo, qui ſignifie rauir & emporter de force, d’autant qu’elles emportoient tout quand & elles : ſi elles laiſſoient quelque choſe de reſte, elles le ſoüilloient d’vn excrement ſale & ſi puant que perſonne n’en pouuoit endurer l’infection. Or comme les Anciens ont denoté la nature des riuieres, des fontaines & autres eaux par les noms des Naïades & autres Nymphes ; la plus haute region de l’air par Iupiter & Iunon, & la terre par Veſte : auſſi par les Harpyes ils ont entendu la force & la qualité des vents : enſeignans ſous telles feintiſes de Fables les preceptes de la Philoſophie naturelle, & des mœurs, meſlans le proffit auec le plaiſir. La natiuité meſme des Harpyes montre aſſez qu’elles ne ſont autre choſe que les forces des vents, car ceux qui ont eſtimé qu’elles fuſſent filles de Thaumas & d’Electre, qu’eſt-ce qu’ils en ont voulu dire, ſinon qu’elles repreſentoient cette admirable nature des vents que le Soleil par ſes rais attire de la plus ſubtile & plus pure eau qui ſurnage au deſſus de la pleine mer ? La preuue eſt en ce qu’ils ont appellé Iris, ſœur des vents, laquelle apparoiſt és pluyes & nuees rangees en certain ordre, & ne ſe peut faire ſans pluyes, & lors que les vents regnent, ou bien ont precedé. Auſſi les Poëtes la qualifient meſſagere & porte-parole de Iunon, entendans par Iunon, l’air & diſpoſition du temps, au deuant duquel marche Iris, qui n’eſt autre choſe que l’arc en ciel, preſagiſſant que nous aurons en bref de l’eau. Dauantage leurs noms ſignifient l’impetuoſité, ou viſteſſe, ou aſpect des vents ; car Ocypete, vaut autant comme, qui vole d’vn cours ſubit : Aëllo, tempeſte ; Celæno, obſcurité de nuees que les vents proumenent cà & là. Leur forme auſſi le dõnoit à entendre, leſquelles on dépeignoit ayans des aiſles & viſages de femmes, à cauſe de leur double legereté & viſteſſe ſi grãde, que meſme les Boreades aiſlez ne les peurent qu’à peine atteindre. Ceux qui prennent Iris pour la troiſieſme Harpye, en reuiennent là ; car il n’y a rien en cela qui ſoit eſloigné de la qualité des vents. Qu’eſt-ce donc en ſomme qu’ils nous ont voulu apprẽdre ? que les vents s’engendrent comme nous venons de dire, de la plus ſubtile & plus pure partie qui ſe trouue au deſſus des eaux : ou bien de cette eau qui ſe meſle auec le deſſus de la terre, qui s’extenuant en vapeurs monte en haut, eſleuee par la force du Soleil : leſquelles vapeurs s’eſpaiſſiſſent puis-aprés en pluyes, ou ſe formẽt en menus & deſliez corps de vents. Au reſte cette Fable contient quelque doctrine pour l’inſtruction de la vie ciuile. Car elle nous apprend que l’auarice fut ſemee au milieu du genre humain par l’arreſt & conſeil des Dieux, pour leur ſeruir comme d’vn tres-grief ſupplice, tendant afin de les tenir en ceruelle. Et pourquoy fut Phinee aueuglé ? parce qu’il ne conſideroit pas que la condition de la vie humaine eſt encloſe en de tres-eſtroittes barrieres & limites, & qu’elle ſe doit cõtenter de peu ; c’eſt pourquoy cette faim cõtinuelle le trauailloit ſans ceſſe : & ne pouuoit taſter des viandes qu’on luy ſeruoit, pource que cette auidité & conuoitiſe d’en auoir qui luy minoit le cerueau, ne luy permettoit pas de ſe bien faire à luy-meſme des biens qu’il poſſedoit ; ains n’auoit autre penſement que de s’enrichir de plus en plus. C’eſt ce que vouloient dire leurs corps de Vautours, leurs mains crochues, leurs viſages paſles & bleſmes de male-faim, & le reſte de leur forme corporelle, qui de poinct en poinct dechifre l’affection & naturel de l’auaricieux. Quelques-vns ont voulu par les Harpyes entendre le naturel des larcins. On les a qualifiees Vierges à cauſe que comme les Vierges ne produiſent point, auſſi les biens acquis par rapine & volerie ſont ſteriles & tournent bien toſt à neant : pour ce regard les a-on appellé affamees, gloutes, ailees & immundes. Diſons deſormais des Heſperides.