Archives Marguerite Audoux

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Conclusion

Le pan de la correspondance que nous présentons ici est donc à tous égards un document. Tout d'abord en tant que reflet d'une personnalité où se mêlent les mêmes déceptions, les mêmes terreurs et les mêmes joies que les héroïnes auxquelles elle a donné jour : ici encore, la grande affaire est la famille, perdue avec Michel, puis reconstruite avec les fils et les amis… Ensuite en tant que reportage sur une époque, en particulier sur la Grande guerre, mais aussi sur la vie littéraire, ce qu'évoquera beaucoup moins le second corpus, plus axé sur l'existence de tous les jours. Les nuances et la variété qu'apporte Marguerite Audoux à l'art épistolaire – car on aura compris que c'en est un – ajoutent encore à ce contenu. La pratique de l'esquive et des détours, qu'elle cultive en particulier avec Gide (on a les correspondants que l'on mérite…), c'est aussi, on l'a vu, ce qui permet de lever le voile sur certains sentiments ou ressentiments que l'amitié avec Philippe ou l'hostilité des Cérillois a pu développer ou provoquer.

Le mélange des tons, des registres et des sujets, qui peut donner au lecteur ce sentiment de se promener, de s'émouvoir, de rire, ou d'éprouver la poésie des choses en compagnie de l'auteur, ne peut qu'ajouter à cette connaissance du monde, intérieur et extérieur, de l'auteur. La forme, en quelque sorte, ajoute du fond au fond ; l'art de la narration et de la description, par exemple, en dévoilant les moindres détails de l'histoire ou de la chose vue, peut, mieux encore, nous rendre la vie des événements en leur créant un véritable univers.

Marguerite Audoux apparaît donc bien ici en sa double qualité de créateur et de personnage principal, ce qui fait un peu ressembler les lettres qu'elle écrit à un roman à la première personne. Sa vie est d'ailleurs d'autant plus un roman, dans cette correspondance, que l'héroïne, à tout moment, peut nous surprendre. Non seulement à travers la variété que nous avons soulignée, mais encore dans le caractère inopiné d'un rêve relaté, d'un fourre‑tout référentiel, ou d'une simple attitude. Qui eût pu croire, par exemple, que notre couturière allait un jour décider d'aller jouer au Casino avec Coudour ? (Lettre 106).

Il faut ajouter à cela que la correspondance, dans le détail qu'elle nous livre, ne cesse – et ne cessera, à travers les autres lettres qui nous parviendront ‑ de compléter notre information sur Marguerite Audoux et le contexte dans lequel elle évolua. Si elle nous avait déjà permis de suivre les reportages de Larbaud ou d'Alain‑Fournier sur les lieux mêmes où vécut l'orpheline, puis la bergère, d'entendre la voix de Philippe évoquer le retour de la « môme Marie », de connaître aussi un certain nombre de chiffres touchant à la publication ou aux gains de la romancière, nous ignorions il y a encore peu de temps la présence de Reyer à l'Île –d'Yeu, le projet de Lelièvre d'écrire un livre sur Mirbeau (l'un des points que nous a permis de connaître le croisement de cette correspondance avec les journaux dépouillés), ou encore l'existence d'une préface de la romancière pour l'édition russe des œuvres de Charles‑Louis Philippe… parfois, des investigations à partir d'un point non résolu dans une lettre nous ont également permis d'élargir notre horizon. Si notre recherche d'un article de Chevassu dans Le Figaro, par exemple, motivée par le propos du premier paragraphe de la lettre du 29 octobre 1910 à Lelièvre, est demeurée vaine, en revanche elle nous a amené à découvrir un autre intéressant article de Taverny dans le Supplément du 7 janvier 1911, où une comparaison entre Marguerite Audoux et Reine Garde est tout à fait convaincante et nous donne envie de développer ce sujet dans un futur article.

Enfin, la réflexion, plus synthétique, sur l'ensemble nous a permis de confirmer ce que nous venons d'évoquer à plusieurs reprises : certaines similitudes entre la production littéraire et l'écriture de la lettre. Si pour Alain‑Fournier nous avions déjà découvert en quoi celle du 19 juillet 1911 à sa consoeur préfigure très précisément et très singulièrement Le Grand Meaulnes, il nous est, grâce au présent travail, apparu de plus en plus nettement qu'il existe une corrélation entre : d'une part, une œuvre qui se partage entre une salutaire naïveté et un laborieux exercice ‑ représenté au premier chef par l'écriture de De la ville au moulin ‑ ; et d'autre part la correspondance qui s'ouvre elle aussi à cette double tendance, à la fois discours spontané et instantané (en particulier avec Lelièvre, Werth et Larbaud), et stratégie parfois mûrie ‑ comme avec Gide (preuve que ce n'est qu'un faux ami), Madame Philippe, et peut‑être Bachelin…

Mais l'on sait aussi que l'on n'est jamais aussi vrai que lorsqu'on essaye de mentir… C'est donc avec curiosité et lucidité que l'on peut maintenant se plonger – ou se replonger ‑ dans ces lettres que l'on peut apparenter, mais non confondre, avec l'œuvre alducienne, et qu'ainsi l'amateur ou le chercheur pourra – du moins l'espérons‑nous – consulter avec plaisir et profit. 

Bernard-Marie Garreau


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Comment citer cette page

Bernard-Marie Garreau, "Conclusion"
Site "Archives Marguerite Audoux"
Consulté le 12/07/2024 sur la plateforme EMAN
https://www.eman-archives.org/Audoux/conclusion
Page créée par Bernard-Marie Garreau le 15/11/2017
Page modifiée par Richard Walter le 22/11/2022