Archives Marguerite Audoux

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Réception et critique

Pour en revenir à Guillaumin, Marguerite Audoux l'admire autant qu'il l'encense. Elle lui écrit le 18 juin 1912 pour le remercier de lui avoir envoyé Le Syndicat de baugignoux. Elle lui dit y avoir pris « un vif intérêt ». Nous sommes dans l'époque qui suit Marie‑Claire ; il semble que l'écrivaine ait commencé à acquérir une véritable assurance en matière de critique, même s'il lui arrive de se contredire[1]. Il est même parfois étonnant de constater à quel point cette petite femme ose porter des jugements péremptoires sur des compagnons de route déjà aguerris. Dès fin juillet 1910 (Marie‑Claire n'a encore été que prépubliée à La Grande Revue), alors qu'elle vient de recevoir la première livraison du « William Ernest Henley » de Larbaud, paru dans La Phalange de Royère, elle écrit à son ami pour le féliciter : « J'ignore si ces pages vous ont donné beaucoup de peine à écrire, mais que cela soit ou non, je trouve que vous gagnez bougrement en force, dans l'expression. Je n'ai pas trouvé ici cette sorte de timidité que j'avais remarquée dans vos autres choses. Votre article m'a fait penser à un solide coup de poing sur la table. Cela prouve tout simplement que vous commencez à prendre conscience de votre valeur. Bravo, mon cher Valery, je suis heureuse de vous voir ainsi. Il me semble (à moi qui n'y connais pas grand' chose) que votre français s'est épuré et affermi. » On appréciera la modestie contenue dans la parenthèse… En novembre ou décembre 1911, elle est de nouveau emballée par la prose de son ami : « Dis‑donc, en passant, je peux toujours te dire que « Rose Lourdin » est une chose épatante. Bravo, mon vieux Valery ! Tu marches bien. » Puis, dans la seconde quinzaine de février 1912, mais il ne s'agit là que d'une traduction, le commentaire se fait plus personnel, plus « alducien » dans la mesure où, comme elle le fera avec Genevoix, elle s'approprie l'œuvre en y pénétrant : « J'ai lu La Chanson du vieux marin. C'est bougrement intéressant ! Me voilà comme l'invité de la noce, je ne peux plus penser à autre chose qu'à La Chanson, et je suis obsédée de l'obsession de l'invité de la noce. » notons que c'est avec une belle réciprocité littéraire (on se souvient du voyage de larbaud et Fargue à Bourges) qu'elle fait, elle aussi, un pèlerinage au collège Sainte‑Barbe‑des‑Champs, à Fontenay‑aux‑Roses, dans les lieux mêmes où Larbaud avait poursuivi ses études et qu'il a pris comme cadre pour son Fermina Marquez. Dans la première quinzaine de mars 1918, elle lui envoie une carte postale représentant une vue des jardins : « Je me suis promenée dans le parc avec F[ermina] M[arquez] dans ma poche, et j'ai bien pensé à toi, vieux frère. »… De ces quelques réceptions de l'œuvre de Larbaud par la romancière se dégagent déjà deux tendances : une volonté critique qui, avouons‑le, ne va pas très loin ‑ qui est plutôt prétexte à une p(r)ose d'auteur averti ‑, et, à l'inverse, une empathie plus naturelle qui, elle non plus, en tant que telle, ne passe pas par l'analyse. Quels que soient les auteurs qu'elle (dé)considère, la romancière oscillera toujours, d'une façon ou d'une autre, entre ces deux pôles. Par exemple, à la réception de « Songes » , parus le 1er avril 1911, Marguerite Audoux écrit à fargue : « [c]e que j'ai lu dans la NRF m'a transportée. Oh, mon cher vieux, que c'est bon et beau, et joli, et fin ! Il faut absolument que tu nous donnes autre chose. Tu verras comme cela donne le contentement de soi‑même. Tu verras quel apaisement entre en vous, et comme on a du plaisir à créer des êtres tels qu'on les désire. Et comme on les aime, ces enfants qu'on a sortis du meilleur de soi‑même ! » On trouve bien là les deux manières : d'une part l'enthousiasme exclamatif qui ne commente rien et l'habituelle rhétorique compensatoire de la parturition – qui affleure d'autant plus dans l'expression que la romancière est en train de vivre à son paroxysme sa dernière déception familiale avec Michel Yell ‑ ; et d'autre part l'affectation d'un ton magistral qui tourne à vide, bien rendu par l'anaphore des Tu verras comme… Tu verras quel… Et comme… Là encore, bien sûr, les procédés masquent la véritable analyse ; la broderie cache l'étoffe. On comparera avec la critique que vient de faire Fargue des poèmes en prose de sa consoeur, dans la lettre qu'il lui envoie le 31 mars, et dans laquelle on a l'exemple de tout ce que ne sait pas faire la romancière : « Je reçois La Phalange et je lis tes poèmes. La bonne odeur d'arbres la nuit du « bien‑aimé »  ! La nuit où les rainettes laissent échapper des bulles d'opale de leur petit goitre en peau de gant blanc… Et les images de « Nouveau Logis »   et de « Petite Abeille » , donc ! Il y en a qui sont de fameuses trouvailles. Eh marche, hardi ! Il y a encore de la jubilation en bouteilles sur la planche! » Fargue, en réalité, un peu comme Jean‑Pierre Richard le fera plus tard (toutes proportions gardées), se livre à une critique créative, écrit en quelque sorte un nouveau poème (les images sont de lui, et non des citations) qui s'inspire de ceux de son amie. C'est d'ailleurs ce qui étonne, dans la mesure où la prose poétique de la romancière est souvent scolaire et laborieuse. Marcel Ray, sans doute indulgent, « trouve délicieux ce mélange de rhétorique enfantine et d'art déjà très sûr, ce style d'écolière qui a des intuitions de grand écrivain. » (Lettre à Valery Larbaud du 13 mai 1911).

Les protestations d'admiration auprès de Gide nous montrent également une Marguerite Audoux liseuse plus que lectrice : elle a éprouvé, à la découverte de La Porte étroite, « une émotion profonde » (18 décembre 1909) ; le Voyage en Andorre n'est quant à lui prétexte, dans une lettre envoyée à Gide en octobre 1910, qu'à une allusion au fameux « jabiru » qui y est décrit – caricature du touriste et du philistin qui doit parler à la romancière, car Michel Yell, qui était de la partie, a dû lui‑même plaisanter avec l'auteur de Paludes et raconter ces souvenirs à son amie ‑ ; enfin, en février 1912, marguerite Audoux qui attend la deuxième des trois livraisons d'Isabelle dans la NRF, écrit à l'auteur qu'elle a « grande envie de savoir la suite ». Début septembre 1913, elle ne dira pas autre chose à Alain‑Fournier : « J'ai pris goût à votre roman et j'ai hâte d'en connaître la suite. » à la réception du Pain quotidien de Poulaille, elle lui écrira le 10 octobre 1936 : « C'est bougrement intéressant. Et si vrai ! » Quelle que soit l'époque, de 1909 à 1936, les réactions de la romancière ne varient donc guère.

Il est cependant deux cas où chez elle la critique commence à émerger, c'est quand sa réception n'est pas systématiquement louangeuse ou qu'elle procède par comparaisons.

Dans une lettre à Lelièvre du 11 décembre 1913, elle parle par exemple de La Maison blanche de Léon Werth, qu'elle apprécie en dépit de « quelques longueurs ». à Werth, elle aurait avoué qu' « [i]l y a de la barbe par le milieu »… Et notre aristarque d'ajouter plus loin, à propos du Grand Meaulnes, qu'« il est aussi loin du livre de Werth, que Werth et lui sont loin l'un de l'autre. » Il n'est pas inintéressant, en effet, d'établir un parallèle entre ces deux contemporains qui furent en lice ensemble pour le Goncourt 1913. Un approfondissement de leurs dissemblances, qui n'est pas proposé ici, permettrait sans doute de mieux définir leurs traits spécifiques, même si un point les rapproche : ils sont tous deux inclassables ! Une critique postérieure de la production de Léon Werth par marguerite Audoux peut d'ailleurs éclairer l'une des différences entre les deux auteurs, werth apparaissant comme le plus « cérébral » des deux. C'est toujours à Lelièvre que notre romancière confie en effet le 18 avril 1919 qu'elle a apprécié Clavel soldat, qui lui plaît autant que Le Feu[2] (jugement que ne partage pas Lelièvre, qui considère l'ouvrage de Barbusse comme « un livre faux »). Puis elle poursuit en nuançant son impression à propos de Clavel : « Le seul reproche que je puisse faire à ce livre, comme à tous les écrits de Werth, du reste, est un reproche par rapport à moi. Je suis une ignorante. Et son savoir lui permet de développer ses idées de telle sorte que j'ai souvent de la difficulté à le suivre. » Il est vrai que la pensée de Werth est abruptement exprimée, qu'il est difficile, souvent, de cerner les positions de cet homme qui se situe la plupart du temps « ailleurs », tandis que la romancière est tout sauf une intellectuelle habituée à manier des concepts et à les visiter à travers d'autres références. Il y a en effet tout un monde entre elle et Werth, que seules – mais c'est énorme ‑ l'amitié et l'authenticité unissent. Ce qu'elle écrit à Lelièvre le 4 janvier 1923, tout en étant cependant plus tranché que ce qu'elle écrivait en 1919, résume assez bien tout cela : « Léon Werth publie un livre chaque année chez Albin Michel. On dit qu'il a un grand talent d'écrivain. Je n'en disconviens pas, étant ignorante et bien incapable de juger un livre, mais je n'aime pas ce qu'il écrit. Cela ne m'empêche pas d'avoir pour lui une bonne affection. » Ajoutons que quand Marguerite Audoux parle, non plus de l'écrivain, mais du critique, elle ne s'exprime pas autrement : « [l]a critique se fait maintenant à coups de trique, et Werth est un de ceux qui tapent le plus fort. Ce n'est pas ce que j'aime le plus en lui, mais on aime ses amis pour ce qu'ils sont, et non pour ce qu'on voudrait qu'ils soient. » (Lettre à Lelièvre du 11 décembre 1913).

Un autre jugement mitigé émis par Marguerite Audoux touche Jean et Louise, le roman rural de son ami auvergnat Jean Dusserre (il n'est peut‑être pas si indifférent que ce soit au moment même où les relations se dégradent entre eux deux, comme l'atteste la lettre 226). Et là encore, le venin confère un peu plus d'inspiration au jugement que livre la romancière à Lelièvre le 2 juin 1914 : « Vous verrez, comme moi, que ce livre n'est pas une chose extraordinaire, mais tout de même, il vaut mieux que beaucoup d'autres, par ce temps de bouquins à outrance. J'espère qu'il ne vous déplaira pas trop, malgré le côté un peu enfantin et littéraire des personnages. » On appréciera la litote dévalorisante du début, et l'acmé de la critique qui se dissimule sournoisement, à la fin, dans un complément circonstanciel d'opposition apparemment adventice… Cette perfidie signalée, qui n'est pas le seul coup de poignard stylistique dans la correspondance, il est évident que l'on ne trouve pas chez l'Auvergnat les qualités d'écriture et la justesse de ton, sans emphase ni surcharge, de Marie‑Claire. Marguerite Audoux, qui pourra avoir ce côté « enfantin » dans son troisième roman (et même une certaine niaiserie dans la lettre à Dusserre de fin 1914) ne dit pas si mal les choses ici.

Mais d'une façon générale, on l'aura remarqué ‑ et ce n'est là qu'une simple constatation, non un jugement dépréciatif ‑, Marguerite Audoux n'a pas l'étoffe d'un critique. Sans doute n'est‑elle pas faite pour commenter, mais pour raconter. Dans sa lettre à Genevoix du 2 mars 1934, où elle le remercie de lui avoir envoyé Forêt voisine, elle substitue en effet à l'analyse de l'œuvre une nouvelle évocation de Marie‑Claire : « Elle est là, sur ma table, votre forêt. Comment ne pas y entrer ? Elle est tellement riche de choses à voir, à sentir et à toucher ! Et puis, pour moi, elle est un rappel du temps où une petite fille de ma connaissance, mal venue parmi les hommes, se cachait dans les taillis pour écouter la douce musique du feuillage. »

Nous touchons là à la qualité du défaut : qu'on nous pardonne d'y venir à nouveau, mais Marie‑Claire est en effet une démonstration suffisante, et qui absout du reste, de ce merveilleux talent de conteuse qu'est celui de Marguerite Audoux. La politique de non‑intervention de l'auteur, à une exception près, l'absence d'interprétation dans le style lui‑même, libéré d'adjectifs encombrants (bien qu'ici, mais il est vrai à l'heure de Douce Lumière, on trouve la « douce musique du feuillage ») ou de relatives trop explicatives, tout cela nettoie le paysage ; le destinataire de l'oeuvre, à qui l'auteur a fait grâce du mode d'emploi, peut ainsi y trouver sa place et son propre envol. Un livre, comme toute cérémonie, a besoin de silences. Et c'est précisément ce qu'ont pu trouver les quelques lecteurs lettrés qui s'expriment dans cette correspondance. C'est un Chinois, Cheng Tcheng, qui à sa façon l'exprime le mieux. Il écrit à Marguerite Audoux, le 9 janvier 1929 : « J'aime votre récit simple et fort, plein de voix vitale et d'expériences muettes. » Curieusement, nous n'avons trouvé que peu de lettres d'écrivains parlant de Marie‑Claire, par rapport au courrier faisant allusion aux œuvres suivantes. Un dossier aurait‑il été égaré, ou détruit ? On n'en est que plus heureux d'entendre la voix de selma Lagerlöf, même si son propos encourageant ne va guère plus loin que ceux de notre romancière lorsqu'elle devient critique : « Maintenant j'ai lu votre Marie‑Claire, et je suis heureuse de pouvoir vous dire combien je trouve votre œuvre originale et charmante. Je vous félicite de tout mon cœur d'un tel début. »

On n'en est que plus heureux, aussi, de trouver une sorte de « réception à retardement » dans les critiques postérieures. Le second livre, en effet, est jugé au miroir du premier. À propos de L'Atelier de Marie‑Claire, Jean Viollis, qui déclare à la romancière qu'elle a « si finement l'ouïe du cœur », émet ce jugement, où l'allusion à Flaubert se laisse lire en filigrane : « Ayant laissé passer les années, vous donnez un nouveau livre, aussi sobre, aussi discret, d'un art aussi simple et profond, enfin un livre « où il ne se passe rien », ‑ rien que la vie même, douce et amère, triste et gaie, mais toujours quotidienne, hélas, c'est‑à‑dire sans grands sommets ni précipices ‑. » (lettre du 26 mai 1920). Cette référence constante à Marie‑Claire peut d'ailleurs constituer un handicap, en empêchant de pénétrer plus avant dans les œuvres postérieures. La mère d'Alain‑Fournier (la lettre est envoyée le lendemain du jour où Viollis écrit la sienne) est sans doute victime de cette relative myopie en affirmant que « ce livre est le roman de l'atelier plus que celui de Marie‑Claire et j'aurais voulu qu'il fût le roman de Marie‑Claire plus que celui de l'atelier. » Et elle poursuit ainsi : « Quand on a en soi une image aussi vivante que celle de votre petite bergère, on accepte difficilement que d'autres, si intéressantes qu'elles soient, viennent se mettre sur le même plan. » On ne saurait être plus sélectif, voire passéiste… certes, Alain‑Fournier, le fils disparu, est lié à l'aventure de la bergère, devenue ainsi la mythique compagne de l'écolier de Sainte‑Agathe. Certes, Marguerite Audoux est avant tout l'auteur de Marie‑Claire, car aucune des œuvres qui suivent ne renouvelle le miracle. Mais tout de même ! Larbaud, dans son article des Primaires d'août 1922, ne met‑il pas les deux premiers romans, si différents et si complémentaires, sur le même plan ? Et puis il y a les contes ! Albanie Fournier avait‑elle lu Le Chaland de la Reine ? Loin de tels a priori, émile Fabre, alors administrateur de la Comédie française, remercie le 14 juin 1920 notre auteur de lui avoir envoyé L'Atelier en évoquant indistinctement les deux premiers livres, au point qu'on ne sait plus de quelle œuvre il parle ; tandis que pour Hugues Lapaire, qui écrit à la romancière le 7 du même mois, la principale qualité de L'Atelier de Marie‑Claire est de clore le bec à ceux qui ont osé prétendre que Charles‑Louis Philippe avait été l'auteur du premier roman. Cette fois‑ci, il ne pouvait avoir dicté les nouvelles pages de sa tombe ! Quant à Marcelle Tinayre, le 28 juillet, le jugement qu'elle formule à propos de L'Atelier pourrait tout aussi bien s'appliquer à Marie‑Claire : « C'est une œuvre très vivante, qui touche le cœur et dont la forme, si limpide, donne une sensation de vérité parfaite. »

La réception du troisième roman n'est pas moins captivante, ne fût‑ce qu'à travers la nouvelle orientation que l'on sent poindre dans les réactions des lecteurs avertis que sont les confrères. À la simplicité, au silence, font place la sérénité et la lumière – annonciatrices, au demeurant, de l'apaisement définitif qui nimbera la dernière œuvre ‑. Myriam harry, à propos de De la ville au moulin, évoque « ce volume dont le titre est déjà une promesse de calme et de vie paisible ! » (lettre du 12 avril 1926). Marcelle Vioux, quant à elle, va plus loin en écrivant le 14 mai 1926 à sa consoeur : « Quel beau livre, sain, fort, émouvant ! On se sent réconcilié avec le monde, après sa lecture. Comme vous avez gardé votre magnifique cœur d'enfant qui ne veut pas croire à la laideur, à la méchanceté ! Comme vous êtes croyante, croyante comme il faudrait que nous le soyons tous, pour que le bonheur règne sur la terre ! » Profession de foi tempérée par ce qu'a écrit Jourdain à son amie le 22 mars. Certes, il évoque lui aussi le halo alducien (« J'ai retrouvé la belle lumière pure dont tu sais éclairer tout ce que tu écris. »), mais il revient vite sur terre, rattrapé par son style, par la patte savoureuse auquel Sans remords ni rancune nous a habitués : « [T]on âme ne pue pas des pieds. C'est rare. C'est précieux. »« J'ai retrouvé tes bons yeux, ton bon cœur et ta bonne gueule », lui confie‑t‑il également. Quand le 2 mai 1926 Romain Rolland prend à son tour la plume, c'est avec un style et un arrière‑plan idéologique évidemment différents : « C'est bon comme du bon pain, du pain de la plus fine farine blutée par oncle‑meunier ‑ fleur de France, bonne à voir et à manger : on la hume du nez et de la langue. Oh ! comme c'est de la bonne France, votre Annette Beaubois, l'oncle, Firmin, Manine, et cet air qui paraît plus léger après qu'ils l'ont respiré ! Quelle gentillesse innée dans cette vieille race, dans ce peuple qui garde au fond de lui une grâce naturelle, une belle courtoisie ! C'est ce que ne peuvent savoir ceux qui lui sont étrangers, ‑ de nation, ou de classe. » On est certes bien loin de ce qu'écrivent Jourdain et Werth, ce dernier affirmant dans Le Populaire du 7 février 1937 à propos de son amie disparue huit jours auparavant qu'« [e]lle créait un miraculeux équilibre entre les êtres les plus dissemblables. Elle ne connaissait rien que leur centre et leur essence humaine. Là on pressentait les traits d'un avenir sans crime et d'un monde sans classes. » Notons par ailleurs que l'odeur de farine de la « bonne France », humée par romain Rolland, fait écho, dans sa rhétorique rustique, aux lignes écrites le 17 mars précédent par gabriel Belot, qui adresse ses remerciements pour le livre qui fut « comme un bouquet de fleurs simples des champs », et à celles de Charles Chanvin qui, le 30 avril, évoquent « le bon style sain et bon comme le lait ». Autant d'images qui préfigurent ce qu'écrira à la romancière Félix Joffre, le sculpteur dont les lettres ont le même parfum d'insouciante liberté que celles du dessinateur humoriste Georges delaw[3]. Le 8 juillet 1932, à la réception de La Fiancée (c'est d'ailleurs la seule véritable critique épistolaire que nous ayons des contes[4]), joffre écrit en effet ces sympathiques lignes à son amie : « Merci mille fois, Madame Audoux, de votre gentillesse car il semble que, vous lisant, on s'enrichit un peu des trésors que vous avez en vous, fleurant si bon la fine odeur des champs. »

Enfin, ne pas dire ici un mot du « courrier des lecteurs » serait aussi injuste que de ne pas leur avoir laissé une place dans ce corpus. On peut en effet lire dans ces lettres le prolongement de ce que les professionnels de la plume ou autres artistes ont puisé dans l'œuvre de Marguerite Audoux.

Certains de ces jugements, certes, s'assimilent quelque peu, dans une indigence parfois confessée, à ceux de notre couturière. Par exemple, Blanche Febvre‑Longeray lui écrit le 5 mars 1926, après la lecture de De la ville au moulin dans Le Journal : « La «puissance» des mots existe… et, cependant, je sens «l'impuissance» de vous dire le ravissement et l'émotion que je ressens en lisant vos œuvres. » D'autres lettres, en revanche, vont plus loin. Un certain Balasoupramanien lui écrit ainsi le 19 mars 1926 de Pondichéry. Il a suivi le feuilleton de De la ville au moulin dans Le Journal, et se dit « vivement intrigué et séduit » par une écriture « d'autant plus pathétique qu'elle est plus sobre, et surtout touché par la psychologie fine et pénétrante » dont l'auteur fait preuve en analysant « l'âme de la noble et délicate Annette ». mais surtout, il pose – et c'est le seul à le faire dans cette correspondance – le problème de « l'écriture féminine » : « [i]l me semble, écrit‑il, que seule une femme pouvait composer un roman de ce genre ! Seul, un cœur de femme pouvait peindre une Annette Beaubois ! Me trompé‑je, Madame ? Et « Marguerite Audoux » ne serait‑il qu'un pseudonyme cachant un auteur… de sexe masculin ? Non, n'est‑ce pas ? » Vaste question, certes posée imprécisément et improprement en ces termes puisque la femme et l'homme de l'état civil ne sont pas plus pertinemment distincts que la fameuse « écriture‑femme » par rapport à « l'écriture‑homme » dont on ne parle d'ailleurs jamais. Il serait sans doute plus juste, vis‑à‑vis de tous les androgynes que sont les humains et les œuvres, d'évoquer des traits de masculinité et de féminité (que, là encore, il faudrait laborieusement déterminer). Fermons cette parenthèse, digne d'intérêt (et objet de nos autres préoccupations), et constatons que ce correspondant indien a au moins le mérite de poser la bonne question[5]. Il demande par ailleurs à la romancière son autorisation pour traduire De la ville au moulin en tamoul (le projet avortera), et pour ce faire, aimerait savoir comment se procurer l'œuvre, le feuilleton qu'il a lu dans Le Journal ayant servi malencontreusement à allumer le feu. Marguerite Audoux a compris l'appel du pied, et dans la lettre suivante que l'Indien lui envoie, il la remercie de lui avoir expédié un exemplaire du troisième roman…

Pour la réception des deux premiers par ces lecteurs jusqu'alors inconnus, la récolte est plutôt maigre. Pas plus, toutefois, que pour les « professionnels » en ce qui concerne Marie‑Claire. Et là, nous avons l'avantage d'avoir deux lettres complètement opposées.

La première est écrite le 18 décembre 1910 par un acariâtre censeur dit « du beau sexe », élisabeth Davilly, qui pourrait fort bien être une sorte de bonne sœur laïque obscurément employée dans telle respectable maison d'éducation. Étant donné les références littéraires douteuses qu'elle apporte, il y a fort à parier qu'elle y sévisse comme enseignante. Son principal grief est la présentation qui est faite, dans le livre, des religieuses de l'Hôpital général de Bourges, en particulier celle de la supérieure, qui à l'évidence lui ressemble dans son aigreur intransigeante. Sans doute se sent‑elle visée. « Puisque vous avez mangé pendant toute votre enfance le pain de la charité et du dévouement, s'indigne la correspondante, si votre malheur a été assez complet pour ne voir que ce que vous racontez, votre strict devoir était de vous taire, et non d'en faire la délation. » Mieux vaut taire, en effet, le scandale de la torture morale que la mère supérieure tente d'infliger à celle qui a déjà été abandonnée une fois, en particulier lorsqu'elle la convoque pour lui annoncer qu'elle va être placée : « Il vous faudra nettoyer les étables. Cela sent très mauvais ; et les bergères sont des filles malpropres. Puis vous aiderez aux travaux de la ferme, on vous apprendra à traire les vaches, et à soigner les porcs[6]. » « Ce que raconte » Marguerite Audoux, c'est aussi les amours du nouvel aumônier et de sœur Marie‑Aimée, antiportrait de la supérieure, et mère de substitution pour l'orpheline. Situation tabou, voire impensable aux dires de Claudel lui‑même, clone de cette mystérieuse correspondante, et qui, terrifié par « cette dégoûtante histoire de soeur qui accouche et de curé criminel », voit en Marie‑Claire un livre « digne du ruisseau dont son auteur est sorti[7] »

L'autre lettre, toute de déférente admiration, présente pour nous l'intérêt d'être écrite, le 9 novembre 1912, par une bergère, qui salue l'authenticité du document : « [J]e ne vous dirai pas combien il m'a impressionnée par la vérité et l'exactitude de tous les détails. Pour moi qui suis bergère, il m'est arrivé plus d'une fois les mêmes aventures qu'à Marie‑Claire, et souvent les mêmes pensées me sont venues. »

Entre ces deux extrêmes, on trouve encore quelques lettres qui datent de l'époque de L'Atelier, mais dont les allusions, ici encore, peuvent renvoyer à Marie‑Claire, comme celle de Germaine Hauman qui, de Buenos Aires, exprime à l'auteur, le 24 novembre 1921, toute son admiration. « Marie‑Claire, écrit‑elle, fut l'un des charmes de ma vie. » Le terme, parfaitement choisi, est à prendre ici dans son acception étymologique. Quant à Ferdinand Douche, la platitude de la critique qu'il formule dans sa lettre du 28 janvier 1920 (Marie‑Claire est « un livre exquis », L'Atelier « une gracieuse histoire ») semble être à proportion des livres aussi édifiants que navrants qu'il présente à la romancière. Son projet est simple : que Marguerite Audoux corrige les manuscrits et signe de son nom pour que toute la gloire lui revienne, à elle (« [J]e laisserai à ma collaboratrice l'honneur de la notoriété qui pourrait en résulter. »), la seule contrepartie étant que l'argent aille bien à l'œuvre de bienfaisance que l'auteur en herbe lui indique…

Pour finir plus sérieusement sur ce panorama de la réception, nous invitons à relire la lettre de Pierre Villeray du 13 mai 1928, qui contient ce passage sur de la ville au moulin : « Dans ces temps prétendus nouveaux où l'art hésite entre tant de formules et se flatte par ses excès d'être original, c'est une vraie joie de se désaltérer à une source fraîche, de sentir battre, entre vos pages, un cœur sincère et de retrouver cette vérité humaine qui ne s'exprime que par la douleur. ». On notera d'une part que la « source fraîche » fait penser à cette image de Werth, qui dans l'article déjà cité du populaire du 7 février 1937, affirme à propos de la « pureté classique du style de Marie‑Claire » qu'« [u]ne source dans un bois, c'est une puissance aussi. » D'autre part, si la sincérité et la vérité sont des mots qui reviennent souvent dans des impressions de lecture de Marguerite Audoux, il est moins fréquent qu'on insiste sur le fait que cette vérité s'exprime par la douleur, ce qui, en dernière analyse, fait du dolorisme le principal moteur du récit. L'héroïne du dernier roman le formule explicitement et tout à fait justement : « Ce soir‑là, seule chez elle, le cœur douloureux et la pensée torturée, elle se demanda : «Sans cette souffrance, est‑ce que je pourrais vivre ?»[8] »

 Bernard-Marie Garreau



[1] À propos de ménabréa, par exemple, son concurrent lors du Goncourt, qu'elle déprécie auprès de Larbaud (lettre du 7 novembre 1910, p. 168), et qu'ensuite elle encense (Paris‑Journal, 1er janvier 1911).

[2] Dans une lettre à Lelièvre du 12 mars 1918 (p. 356), elle maintient sa critique laudative à propos du Feu, mais juge que L'Enfer « n'est qu'un vulgaire bouquin. »

[3] Dans sa lettre du 8 novembre 1910 à la romancière (p. 169‑170), où il la remercie du marie‑Claire qu'elle lui a fait parvenir (« [j]e vais bien me régaler et vais encore m'en payer une petite tranche ce soir, dans mon lit »…), Delaw lui parle aussi de La Porte étroite, qu'il a appréciée, « [m]algré les deux nigauds qui sont les principaux héros » et de son envie de lire « Le Voyage du Rien »

[4] Albert Fournier, dans une lettre du 5 janvier 1935 (p. 547), se contente de dire que son épouse a été emballée et bouleversée à la lecture de La Fiancée et de Marie‑Claire. » C'est la seule autre occurrence.

[5] Nous renvoyons à notre article « Masculin et masculinité chez Marguerite Audoux », in La Condition masculine dans la littérature française, Université d'Opole (Pologne), 2005, p. 203‑222 (Voir en particulier les pages 214‑221 pour ce point, « Du masculin à la masculinité : sexonomie de l'écriture alducienne »).

[6] Audoux (Marguerite), Marie‑Claire (1910), Grasset, Les Cahiers Rouges, 1ère édition, 1987, p. 77.

[7] Correspondance Paul Claudel ‑ Jacques Rivière (1907‑1924), Gallimard, Cahiers Paul Claudel n° 12, 1984, p. 173.

[8] Audoux (Marguerite), Douce Lumière, Grasset, 1937, p. 237.


Entrée en matière - Corpus et fonds  - Famille réinventée et dolorisme - Réalités extérieures - L'univers littéraire - L'univers éditorial - Réception et critique - L'écriture du quotidien - Le style épistolaire alducien - Conclusion et établissement du texte

Comment citer cette page

Bernard-Marie Garreau, "Réception et critique"
Site "Archives Marguerite Audoux"
Consulté le 21/06/2024 sur la plateforme EMAN
https://www.eman-archives.org/Audoux/rception-et-critique
Page créée par Bernard-Marie Garreau le 15/11/2017
Page modifiée par Richard Walter le 22/11/2022