Archives Marguerite Audoux

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Réalités extérieures

S'il est une qualité que l'on peut reconnaître à Marguerite Audoux, c'est le double don d'observation et de restitution, qu'il s'agisse des lieux ou des mœurs.

Le lieu de prédilection de la romancière est la mer. Nulle surprise si c'est là qu'elle choisit de finir ses jours et, au‑delà encore, de passer sa mort en vacances, puisqu'elle est enterrée à Saint‑Raphaël. On sait que sa première découverte de l'océan remonte à 1903, année où elle se rend à l'Île‑d'Yeu avec le futur Groupe de Carnetin.

Elle aime tellement cette île qu'elle en fera le cadre de Douce Lumière et qu'elle propagera sa passion : Georges Reyer, son futur biographe, s'y rend sur sa recommandation en juillet 1932, et lui adresse dix cartes postales que nous avons découvertes en 2005 sur les lieux mêmes, chez les Laurent-d'Aubuisson qui ont perpétué la tradition en faisant l'acquisition d'une maison de pêcheur. « C'est un vrai paradis, mon bon maître, que votre Île‑d'Yeu, écrit Reyer à la romancière. J'y suis depuis huit jours à peine et il me semble n'avoir jamais vécu ailleurs. » Et plus loin : « Votre nom ici m'a partout servi de viatique. » Et enfin : « L'autre jour, j'ai eu un fier plaisir. Dans une buvette de Ker Bossy, une bonne femme s'est souvenue d'une bande de « gays lurons et bons compagnons » et d'une bonne dame bien aimable et rieuse en qui je vous ai reconnue. »

La première trace épistolaire de la mer remonte à juillet 1910, date du séjour à Plougasnou avec Michel Yell ; tous deux sont passés par Morlaix, « jolie petite ville qu'on voit du haut du viaduc en arrivant, et qui semble être sortie de la boîte de jouets et rangée avec art pour faire fête aux arrivants » (lettre coécrite à Larbaud du 5 juillet 1910). Comme de bien entendu, ils attendront en vain Léon‑Paul Fargue, qui devait les rejoindre.

En 1911, c'est Saint‑Jean‑sur‑mer, où la romancière se trouve en tout début d'année avec les Jourdain. « Nous avons une vue splendide sur la mer et autour de notre maison des arbres qui croulent sous les citrons. » (Lettre à Larbaud de la seconde quinzaine de janvier) ; « La mer change de couleur chaque fois qu'un nuage se déplace. Je regarde tout cela en me disant que c'est très beau, mais je n'en ai aucune joie. Je pense parfois que je dois être une créature bien difficile à contenter. » (à Lelièvre, 10 février) ; « Le rossignol chante déjà la nuit, les papillons blancs et jaunes vont par bandes, les arbres à fruits commencent de fleurir de tous côtés, et le clair de lune est d'une puissance que je n'avais pas encore imaginée. » (à Larbaud, février‑mars).

Puis on la retrouve l'été à La Meule et à La Rochelle, et les années suivantes, avec des interruptions, de nouveau à l'Île‑d'Yeu.

C'est à partir de 1931 qu'elle choisit la Côte d'Azur comme lieu de villégiature (tout en retournant en Vendée – en 1933 par exemple ‑). Le 27 mars 1932, elle ajoute ce post- scriptum à une lettre déjà substantielle adressée à Lelièvre de Saint‑Raphaël : « Au moment de fermer ma lettre, je trouve sous ma main ces lignes adressées à moi‑même dans un moment difficile : «Si une chose, qui s'impose à toi, te laisse énervé, mécontent, et même plein de rancune contre toi‑même, va‑t'en seul au bord de la mer. Écoute un long moment sa voix sourde et menaçante comme si elle voulait faire taire toutes les voix plaintives de ceux qu'elle garde dans ses profondeurs. Regarde ses longues vagues jamais lasses de lutter pour tâcher d'effacer on ne sait quoi. Puis rentre dans ta maison avec le souvenir de ce que tu viens de voir et d'entendre, et tu sentiras alors comme ton cœur est léger et ton esprit plein de paix.» »

Et en toute logique, la romancière peut parfois détester Paris, « ce Paris si plein de bruits, et si encombré qu'on ne peut plus sortir de chez soi sans risquer d'être écrasé ou tout au moins bousculé » (à Lelièvre, 14 juin 1913). Douze ans plus tard, son aversion pour la Capitale n'a pas changé. Le 15 mars 1925, elle écrit au même correspondant : « Ce que je l'ai dans le nez, la grande ville ! Mon sixième de la rue Léopold n'est plus habitable, la maison danse comme une simple bâtisse de planche, et il passe 500 véhicules par minute sur le boulevard. C'est la folie, de jour comme de nuit. La trépidation est telle que le sommier de mon lit se déplace. Étonnez‑vous après ça que je sois un pauvre être détraqué. »

Paris est aussi le théâtre de son succès, qui parfois l'accable. « Je suis en ce moment chez mes amis Jourdain », écrit‑elle à Gide fin décembre 1910, après la véritable bombe que fut l'attribution du Prix Femina à «Jenny l'ouvrière». « J'ai dû fuir la rue Léopold où ma santé et ma tranquillité étaient menacées. » Les journalistes parisiens, non seulement l'assaillent et l'épuisent, mais encore affabulent. Le 1er janvier 1911, un correspondant de Paris‑Journal fait dire à Marguerite Audoux que son concurrent et heureux lauréat du Goncourt, Louis Pergaud, a un « français désagréable ». Le 6 du même mois, elle lui écrit sur une carte de visite un mot qui commence ainsi : « Je vous prie, Monsieur, de bien vouloir accepter toutes mes excuses au sujet d'une appréciation sur votre livre, que Paris‑Journal a publiée comme venant de moi et où mes paroles ont été entièrement dénaturées ». La nouvelle romancière, d'abord jetée dans l'univers éditorial qu'elle a pu affronter grâce à Mirbeau, découvre à présent avec effarement celui de la presse, qu'elle ne se prive pas, à l'occasion de brocarder : « [Q]ue d'histoires autour de Marie‑Claire, confie‑t‑elle à Lelièvre le 25 février suivant. Les journalistes français ne sont pas embarrassés pour trouver à dire sur les Américains. »

Le regard qu'elle porte sur une vie qui lui est finalement étrangère est bien proche de celui des Persans de Montesquieu. Et c'est là tout l'attrait pour le lecteur de la correspondance alducienne que d'être invité à voir la vie parisienne de l'époque à travers cet œil neuf. Si, pour Marie‑Claire, la focalisation interne est un procédé qui nous introduit comme par magie dans le roman, nous faisant suivre, avant tout, l'histoire d'un regard qui évolue entre trois et dix‑huit ans, un tel point de vue est par essence au principe même de la lettre personnelle, dont le narrateur est invariablement le personnage principal qui nous livre, en quelque sorte, le journal de son propre regard. Cela est particulièrement vrai ici, à travers la justesse de l'observation et l'authenticité du commentaire.

Le 18 avril 1919, évoquant la vente Mirbeau qui a eu lieu du 24 au 28 mars, et où furent dispersés livres, œuvres d'art et papiers personnels ayant appartenu à l'auteur du Calvaire, elle confie spontanément à Lelièvre : « Je n'aime pas cette vente de lettres. Je ne savais pas que ce fût une chose courante et j'en ai été très affectée. Faire de l'argent avec des lettres qui vous restent par héritage me semble une chose malpropre. » Le 15 janvier 1932, un autre sujet d'étonnement la fait réagir de la même façon : « Savez‑vous que maintenant, sur les marchés parisiens, on vend des livres dans les petites voitures, exactement comme les prunes ou les poires. Au Bon Marché, Maison Boucicaut, on trouve des rayons où les livres en tas sont vendus comme de vulgaires coupons d'étoffe. » Ainsi, grâce au regard de l'épistolière, tout en suivant l'évolution parfois pathétique de son histoire, nous en percevons avec précision le cadre, qu'il s'agisse d'un voyage en train, de L'Oiseau bleu qu'elle va voir en 1911, ou de la revue de Besson en train de se créer en 1912…

Il serait lacunaire de ne pas ajouter que la correspondance passive, bien que dans une moindre mesure, peut présenter le même intérêt. Le sculpteur Félix Joffre, par exemple, que la romancière a connu par Francis Jourdain ou Georges Reyer, livre dans ses lettres ce qu'est la vie de pensionnaire à la Villa Médicis. Ou encore, cette mystérieuse « Petiot », qui se dit la « filleule » de Marguerite Audoux (et ne manque pas de relations, puisqu'elle connaît Dorgelès et Genevoix), fait revivre dans sa correspondance la fête de la Madeleine à Montargis, où l'on entend Marinella, et relate l'oral du bac de sa fille à la Sorbonne (« Il en fut pris 12 % »). Nous sommes en août 1936… 

Sous la plume de la romancière, on assiste aussi aux petits et grands événements politiques : élection d'Eugène Rouart, l'ami de Gide, comme Conseiller général du canton de Fronton le 24 juillet 1910, chute du ministère Monis en 1911, abdication de Nicolas II de Russie en 1917, allusion à Marinetti, qui envoie à sa consœur, avec quelques mots, son Mafarka le Futuriste. Le 18 avril 1919, elle écrit à Lelièvre, qui ne semble pas partager son aversion : « Il me dégoûte, cet amoureux de la guerre. »…

Seize lettres à Antoine Lelièvre et deux à Léon Werth constituent une véritable chronique de cette Première Guerre mondiale. Le 26 septembre 1914, Marguerite Audoux se trouve en pays nantais, à La Haie Fouassière, où demeure la grand‑mère de la petite Angèle Lenoir dont elle assure l'entretien. Elle raconte à Lelièvre comment elle a dû faire un interminable aller et retour à Paris pour le ravitaillement. Trois jours de train ! Le 20 octobre suivant, le ton se fait plus pathétique : « Je porte en moi une odeur de charnier et je suis remplie d'horreur. »

Charles Péguy est mort ; Charles Müller, un sien ami, est mort. Le pays tranquille et pimpant qui l'environne offre un contraste saisissant avec cette tuerie. Pour oublier, Marguerite Audoux se noie dans le travail physique ; elle vendange et arrache les pommes de terre avec les femmes dont les maris sont partis. Elle ne touche plus à Madame Dalignac, le futur Atelier de Marie‑Claire. « Ce livre me paraît si vide et si inutile au milieu de ce fracas de guerre ! » le 21 novembre, on le sait, elle apprend la mort d'Alain‑Fournier. Cette annonce correspond à son retour à Paris. Dans sa lettre du 17 décembre à Lelièvre, les notations sont tantôt sèches et précises, comme dans Déposition ou Clavel soldat de Werth (« Pas d'éclairage le soir, très peu de voitures dans le jour. »), tantôt détaillées et pittoresques : « Hier, pour ma première sortie, j'ai vu un groupe de blessés. Sur cinq, quatre marchaient avec des béquilles. Le seul qui se tenait très droit sur ses jambes n'avait plus qu'un bras. Je mentirais si je vous disais que ces malheureux avaient l'air triste. Non. Ils riaient entre eux, et le manchot fumait gaiement sa cigarette. »

1915 : la romancière, qui est devenue une sorte de marraine de guerre, tricote des manches de gilet pour Georges Roche, le mari de son amie Louise. Le Caporal Antoine Lelièvre est, lui aussi, réquisitionné. Dans la lettre qu'elle lui envoie le 8 janvier, elle s'indigne de ce qu'on le laisse sans paille propre. Par ailleurs, à la demande de son ami, elle s'engage (et se réengagera) à le remplacer auprès de Lette s'il venait à disparaître. Elle lui apprend la mort de Paul Cornu, qui a publié son Chaland de la Reine. Le 15 février suivant, elle raconte encore à son principal correspondant que « Le Pacha de Grenelle » (Eugène Fasquelle) est, lui aussi, parti. « Il est chargé de missions de confiance sur le front. Il a trois autos sans compter les siennes, qu'on ne lui a pas réquisitionnées. »

Pendant cette période et au‑delà, toute la guerre durant, on peut suivre pas à pas, à travers les lettres qu'elle lui envoie, le parcours de Lelièvre, qui se retrouvera au Maroc en 1918. La romancière reconstitue les différentes étapes sur une carte de France : « [J]e vous suivrai sur la carte comme mes autres poilus », lui écrit‑elle le 6 mai 1916, quelques mois avant qu'elle ne lui apprenne que René Dugué, le fils de sa meilleure amie, vient d'être tué.

L'intérêt de ces documents, on le constate, se partage entre l'événementiel et l'autre éclairage de descriptions que le regard particulier de la romancière nous livre. On a encore à l'esprit ce groupe de soldats, dont le manchot à la cigarette, qu'elle nous a fait rencontrer. Tel un peintre de talent (là encore, on pense à Jourdain), quelques coups de pinceaux suffisent. Minimalisme, et non misérabilisme : les jeunes gens sont gais. L'intrusion de la guerre dans la Capitale peut même être une source d'émotion esthétique : « L'autre soir, je n'étais pas couchée à l'heure des zeppelins. Dame ! j'ai eu un peu la tremblote, mais cela m'a vite passé et je n'ai plus quitté la fenêtre. Le ciel était d'une beauté extraordinaire et si des explosions formidables ne m'avaient pas fait penser que des malheureux recevaient les bombes dans l'instant, je me serais réjouie à voir une chose si merveilleuse. Ils peuvent revenir, j'aurai peut‑être encore la tremblote, mais je sais bien que je ne descendrai pas à la cave. » (Lettre à Lelièvre du 31 mars 1915).

Jusqu'à la fin des hostilités, en effet, la romancière tremblera : « [C]e soir je n'ose pas me coucher. Ce n'est pas tant que j'ai peur d'être zigouillée, cela va si vite ! mais j'ai peur du feu dans la maison. Mon amour de la chaleur ne va pas jusqu'à vouloir me laisser griller toute vive, comme cela est arrivé à des gens qui n'avaient plus d'escalier pour se sauver. » (à Lelièvre, 12 mars 1918). Et l'épistolière d'enchaîner sur ces impitoyables bombardements qui prennent pour cible les écoles et « les maisons de 6 étages [qui] vident la place comme de simples cabanes en bois. »

On relira aussi cette intéressante lettre à Lelièvre du 27 mars 1918 qui, écrite à la fois par une journaliste et une visionnaire, rend dans le détail (vu, entendu ou lu dans les journaux) deux jours de bombardements : la Gare de l'Est qui prend les premières marmites, les deux tramways écrasés, les dix morts, les vingt blessés… La caméra se déplace alors vers l'ouest, tout près de celle qui, encore tremblante, raconte : Montparnasse, le Petit Luxembourg, Louis‑le‑Grand. Puis descente vers le sud : Bastille, Gare de Lyon, où des enfants qui jouent dans la rue sont tués. Retour aux grands boulevards… Un obus tombe « sur les brioches à la Lune, en même temps que sur un pauvre diable qu'il a aplati comme une galette. » Et la romancière de souligner ce mélange de panique et de tranquillité : « Imaginez un ciel d'un bleu adorable, pas un souffle de vent. Un soleil radieux et chaud comme au cœur du printemps, pas un avion dans l'air, et pourtant cette chose venue d'en haut qui détonnait et tirait. Si Guillaume, comme on nous le dit, comptait sur sa longue gueule pour faire se révolter les Parisiens, il en est pour sa peine. Je n'ai jamais vu les Parisiens aussi calmes. Aux détonations, quelques‑uns levaient le nez, mais personne ne s'arrêtait, et la vie coulait dans le soleil et la douceur comme une chose délicieuse et nécessaire. »

Quel meilleur document sur la guerre que cet instantané ? Ce qui en fait l'aloi et l'authenticité, c'est cette plongée au cœur du paradoxe qu'un lecteur éloigné dans le temps ne pourrait autrement saisir : l'intrusion de l'ordinaire dans l'extraordinaire, de la sérénité dans l'horreur… Sans le savoir, Marguerite Audoux reproduit et met en œuvre ici le fantastique du quotidien. Son regard est double : au plus profond de la chose décrite, et au‑delà. Tel est son art d'évoquer l'homme aux prises avec des événements exceptionnels. Ces documents, pour nous, sont uniques dans leur vérité. Ils démontrent la puissance de suggestion que peut avoir la correspondance alducienne.

Au‑delà de cette période – le carnet de bord est donc complet ‑, Marguerite Audoux nous fait même visiter les ruines, en l'occurrence celles que retrouve le pauvre Marielle, un instituteur ardennais ami de la romancière, et sa famille : « De leur joli intérieur, meublé avec amour et abandonné en fuite [sic], de nuit, devant l'avalanche boche, ils n'ont retrouvé qu'un bois de lit cassé. «Où sont passés les livres, lettres, souvenirs ?», demande le pauvre Marielle, prêt à pleurer. » (Lettre à Lelièvre du 18 avril 1919).

 

L'évocation, dans cette correspondance, du contexte dans lequel elle s'inscrit, qu'il s'agisse des lieux ou des faits, des choses ou des hommes, nous renvoie donc à une réalité vivante, mouvante et émouvante. C'est avec le même art que celui que nous venons de suggérer que la romancière va également nous faire découvrir la vie littéraire qu'elle expérimente, principalement les différents réseaux qui permettent à cette activité d'exister, l'univers éditorial qui en constitue le socle, et enfin son prolongement : la réception des œuvres – par la romancière elle‑même ou par ceux qui la lisent ‑. (Voir, dans cette présentation, L'Univers littéraire, L'Univers éditorial, et Réception et critique).

 Bernard-Marie Garreau


Entrée en matière - Corpus et fonds  - Famille réinventée et dolorisme - Réalités extérieures - L'univers littéraire - L'univers éditorial - Réception et critique - L'écriture du quotidien - Le style épistolaire alducien - Conclusion et établissement du texte

Comment citer cette page

Bernard-Marie Garreau, "Réalités extérieures"
Site "Archives Marguerite Audoux"
Consulté le 23/07/2024 sur la plateforme EMAN
https://www.eman-archives.org/Audoux/ralits-extrieures
Page créée par Bernard-Marie Garreau le 15/11/2017
Page modifiée par Richard Walter le 22/11/2022