Archives Marguerite Audoux

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Lettre de Frida Lepuschütz à Marguerite Audoux

Auteur(s) : Lepuschütz, Frida

DescriptionQuestionnaire en vue de la rédaction d'une thèse
Texte

Graz, le 10-XII-34

Madame !

Après avoir étudié vos œuvres, je profite de votre aimable permission pour vous[1] demander certains renseignements dont j'ai besoin pour ma thèse.
Avant tout il me faut avoir quelques détails de votre vie :
Quand êtes-vous née ?
Qui étaient vos parents ? Les avez-vous perdus tout enfant ?
Avez-vous eu des frères et des sœurs ?
Où avez-vous été élevée ?
Jusqu'à quel âge êtes-vous allée en école [sic]?
Avez-vous pris quelque métier ?
Êtes-vous mariée ?
À quel âge vous êtes-vous mise à écrire ?
Qu'est-ce qui vous a donné l'envie d'écrire ?
Quand avez-vous achevé chacun de vos livres ?
Quand ont-ils été édités et par quel éditeur ?
En écrivant vos livres, avez-vous pensé à les publier ?
Avant d'écrire, vous êtes-vous occupée de littérature ?
Avez-vous lu beaucoup ?
Parmi quelle sorte de romans [sic] rangez-vous les vôtres ?
(réalistes, idéalistes, sociales [sic], psychologiques, biographiques ?)
Avez-vous écrit des livres non publiés ?
Avez-vous écrit pour un journal ?
Existe-t-il une biographie de vous ?
Quelle est votre philosophie ? êtes-vous optimiste ?
Que pensez-vous de la religion ?
Aimez-vous la musique, le chant ?
Vous avez une grande affection pour les choses de la nature, surtout pour les arbres. Pourquoi cela ?
Vivez-vous maintenant de petites conditions [sic]?
Comment avez-vous vécu de 1914 [à] 1918 ?

Vos œuvres :
Le sujet de Marie-Claire et de L'Atelier [de Marie-Claire] semble être pris de votre vie. Jusqu'à quel point ?
Les personnages principaux (Sœur Marie-Aimée, les camarades de classe, Maître Sylvain et sa femme, Henri Deslois, Mons[ieur] et Mad[ame] Dalignac, les ouvrières, Mad[emoiselle] Herminie, Clément) ont-ils vécu ?
Ont-ils eu le caractère que vous leur donnez ?

Marie-Claire :
Comment avez-vous divisé votre livre ? En trois parties comme dans l'édition de Fasquelle ou en chapitres comme dans l'édition de Fayard[2] ?
Dans l'édition de Fayard sont omises les lignes suivantes (chez Fasquelle p. 177) :
M. Tirande resta deux jours à Villevieille et partit après m'avoir rappelé que j'étais au service de sa bru, et que je n'aurais plus à m'occuper des travaux de la ferme.[3]
Puis page 178 chez Fasquelle :
M. Tirande paraissait beaucoup aimer sa bru. Chaque fois qu'il venait, il s'informait de ce qu'elle pouvait désirer. Elle n'aimait que le linge. Alors il partait en promettant d'acheter d'autres pièces de toile.[4]
Page 179 chez Fasquelle :
Quelquefois, un des laboureurs venait avec moi, mais le plus souvent, je m'en allais seule, par un chemin de traverse qui diminuait de beaucoup le trajet.[5]
Et au lieu de continuer :
C'était un chemin rude et pierreux qui grimpait sur la colline, à travers les genêts.
Fayard continue :
Le chemin qui menait à Sainte-Montagne grimpait sur la colline, à travers les genêts.[6]
Les passages ont été omis à votre insu ?
Quel est le village où Marie-Claire est née ?
Quel est l'orphelinat où elle fut élevée ?
Quelle est la ville voisine de l'orphelinat ?
Dans quelle partie de la Sologne se trouve-t-il la ferme [sic] où Marie-Claire passe quelques années ?
Où est situé le village Sainte-Montagne ?
Vous rappelez-vous encore la complainte de Sainte Geneviève[7] ?
Qui en est l'auteur ?
Qui était Arthur Divain ?
Faut-il supposer que M. le Curé s'est tué lui-même ?
Pourquoi Marie-Claire désire devenir un arbre ? (p. 208, Fasquelle).
Comment faut-il entendre les mots que Henri Deslois dit à Marie-Claire (p. 211 chez Fasquelle[8]) :
Il faut beaucoup d'amour pour guérir ça. ?

L'Atelier de Marie-Claire :
Avez-vous suivi dans cette œuvre une tendance sociale ?
Clément a-t-il épousé Marie-Claire ?
Les noms « La Rozelle » et « La Vive » sont des noms imaginés ?
Marie-Claire a-t-elle revu Henri Deslois ?[9]
Les noms des ouvrières sont probablement des surnoms ?
Que signifie « Barzounette » ou « Bergeounette[10] » ?
Que signifient les surnoms « M. Berdandan » et « Mme Malgrance » ?
Les noms « Sandrine » et « Duretour » sont-ils aussi des surnoms ?
Pourquoi écrivez-vous parfois « pauvre », parfois « pôvre[11] » ?
Qu'est-ce que veut dire « tourner en cage » ?
Un lapin-tambour, est-ce un joujou ?
Où est « Robinson », où Bouledogue va danser ?
Qu'est-ce [que] le bal Bullier ?
Quelle est la fête nationale au XIVème juillet [sic] ?
Où est Longchamp ?
Le « Grand Prix » est probablement une grande course ?
Dans quelle partie de la Bourgogne se trouve-t-elle la « côte Saint Jacques » [sic]?
Où est la vallée de Chevreuse ?
Où est Lozère ?
La gare de Montparnasse est-elle la même que la gare de l'Ouest ?
Où est le cimetière de Bagneux ?

De la ville au moulin :
D'où avez-vous pris le sujet de ce roman ?
Les personnes principales ont-ils vécu [sic]?
[Annette, ses frères et ses sœurs, Valère Chatellier, oncle-meunier, tante Rude, Manine…]
Les avez-vous connus ?
Pourquoi préférez-vous à écrire en première personne [sic] ?
Suivez-vous une tendance dans ce roman ?
Les maximes des personnages sont-elles les vôtres ?
Pensez­-vous sur le mariage [sic] comme Annette ou comme Firmin ?
Que pensez-vous sur la guerre [resic]?
Pensez-vous comme Annette (p. 226 chez Fasquelle[12]) ?
Comment s'appelle le roman d'aventures dans lequel Brahm[an]e et Vichnou jouent un rôle ?
Par quel auteur est-il écrit ?
Qui est la « belle Sita » ?
Comment s'appelle en vérité son serviteur qu'Annette appelle « Gigotar » ? (p. 13 chez Fasquelle[13]).
Que signifie un pied de nez ?
Qu'est-ce [qu'] un roncier ?
Avez-vous vu[14] Nice et la mer ?
Ou l'écrivez-vous par imagination [sic]?
D'où avez-vous pris les chansons qui se trouvent dans vos livres ?
Sont-elles de vous-même ?
Pouvez-vous m'en donner le texte entier ?
Marie-Claire :

Quand par un tour de maladresse

Un boulet m'emportera…

On a fait tant sauter la vieille

Qu'elle est morte….

L'Atelier de Marie-Claire :

D'où viens-tu beau nuage

Apporté par le vent…

Dans le bon vieux temps Me dit souvent ma grand' mère…

Selon moi vois-tu c'est l'indifférence…
Que les beaux jours sont courts…
Elle avait mis ce jour-là un robe blanche…
Le vin de Marsala : J'étais un jour seule dans la plaine…
Allons chère Marie, devers cet horloger…
Sylvain lui porte un agnelet…
La chanson du paradis terrestre : Dans ce jardin tout plein…
Je l'ai menée à la claire fontaine…
Paris, Paris, paradis de la femme…
On sonnera les cloches avec des pots cassés…
Reviens, reviens, c'est l'heure…
De la ville au moulin :
À ses pieds fourchus, à son front cornu…
Le Diable partit en fumée…
Allez, Marthe, allez-y, et dites-lui…
Magdeleine lui répond…
Fille de la charité vous irez…
Mon cœur se tait et mon âme est tranquille…
Où vas-tu belle boiteuse…
Il faut tâcher de plaire à tous…
Partons, partons, belle, allons à la guerre…
Elle était si belle…
Mourir pour la patrie !…
Dansons, dansons, petites souris, Raminagrobis est parti…
(Qui est Raminagrobis ?)

Joli mois de mai, joli mois des filles…

J'espère que mes questions ne vous donnent pas trop d'ennui et qu'il ne vous faudra pas trop longtemps pour répondre. Espérant que ma lettre vous atteint en bonne santé je vous souhaite sincèrement une bonne fête.
Agréez, Madame, mes salutations les plus sincères !

Frida Lepuschütz

[1] Le pronom est ajouté dans l'interligne supérieur.
[2] Chez Arthème Fayard, collection « Le livre de demain »
[3] P. 85 chez Arthème Fayard
[4] Ibid., p. 86
[5] Ibid.
[6] Ibid.
[7] La Complainte de Geneviève de Brabant
[8] Il s'agit du passage où les deux amoureux passent le dimanche dans la maison de la colline. À la page 211 de l'édition Fasquelle, Henri Deslois intervient deux fois à travers le discours direct :
- Le dimanche, j'ai aussi dix‑sept ans !
Et à la fin du chapitre, après que sa jeune amie lui a parlé de ses difficultés en tant que bergère d'agneaux et raconté l'histoire du mouton enflé :
Il ne se moqua pas, il passa seulement un doigt sur mon front, en disant :
- Il faut beaucoup d'amour pour guérir ça !
Si Frida Lepuschütz s'interroge sur ces dernières paroles, c'est que la représentativité du démonstratif final, des plus floues, peut évidemment être comprise de façons diverses (l'enfance malheureuse ; le tempérament rêveur, et partant vulnérable, de la petite bergère ; la disparité entre ses aspirations et les fonctions qui lui sont attribuées ; etc.).
[9] Singulièrement, on ne sait plus si la doctorante autrichienne parle des personnages ou des personnes. Il est explicite, dans le deuxième roman, que Marie‑Claire ne revoit pas Henri. Frida Lepuschütz s'interroge à l'évidence sur Marguerite Audoux et Henri dejoulx (dont elle ne connaît pas le nom).
[10] Ici, comme plus loin, la doctorante se réfère à des noms propres de personnages plus ou moins importants du roman.
[11] Difficile, évidemment, pour la jeune femme autrichienne, de comprendre qu'il s'agit là de la transcription d'un accent régional.
[12] À propos du départ à la guerre : « [A] voir ces jeunes gens, fiers, souples, si bien faits pour vivre dans leur patrie et s'en allant en chantant mourir pour elle, je pense que Nicolas avait raison de dire, en apercevant un vieillard tout tordu : «Il en a de la chance cet homme‑là d'être vieux et infirme.» »
On notera que Frida Lepuschütz, si envahissante soit‑elle, pose les bonnes questions (sur le mariage, le rôle de l'arbre, et, en l'occurrence, celle de l'antimilitarisme ; et là, les paroles rapportées reflètent bien la pensée de l'auteur). L'on pourrait jouer à répondre à toutes, pour tester si l'on est un(e) bon(ne) alducien(ne)…
[13] Pour ces trois dernières questions
[14] vu est ajouté dans l'interligne supérieur.
NotesPour mémoire, Frida lepuschütz, doctorante autrichienne, a choisi l'œuvre de Marguerite Audoux comme sujet d'étude (voir la lettre 373).
État génétiqueVoir les notes 1 et 13 de la partie TEXTE

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Notice créée par Bernard-Marie Garreau Notice créée le 17/12/2017 Dernière modification le 03/05/2024