Archives Marguerite Audoux

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Lettre de Marguerite Audoux à Antoine Lelièvre

Auteur(s) : Audoux, Marguerite

Description
Questions de santé physique et psychique - L'Atelier de Marie-Claire - Les Cahiers d'aujourd'hui - La Maison blanche - Werth - Octave Mirbeau - Alice Mirbeau - Remariage de Louise Dugué
Texte

[Paris, 3 mars 1914[1]]

Mon cher ami,
Je pense si souvent à vous, que je m'imagine toujours que je viens de vous écrire. Mais puisque vous me dites qu'il y a un mois que je ne l'ai pas fait, je me dépêche de me rattraper.
Je ne vais pas trop mal. C'est‑à‑dire que je porte mon rhumatisme avec résignation, avec la crainte aussi[2] qu'il ne devienne plus méchant un de ces matins. Mais il paraît qu'une fois les grandes douleurs passées, elles ne reviennent plus, ou du moins, elles vous laissent tranquille pendant plusieurs années. Prenez courage, mon ami. On n'est pas fier avec les grandes douleurs mais avec les petites on bataille chaque jour, et on a souvent le dessus.
Vous me faites rire avec votre terreur de devenir idiot. Vous me faites d'autant plus rire, que j'avais la même terreur quand je souffrais tant. Je regardais dans les yeux de ma Louise, pour voir les progrès de mon gâtisme. Et un jour, impatientée, elle m'a dit : « Espèce de tourte, si tu devenais gaga pour de vrai, tu ne penserais pas à t'en inquiéter. »
Depuis, je me suis rendu compte qu'elle avait raison. La dépression physique entraîne la dépression intellectuelle, mais cela se remet avec la santé, lentement il est vrai, mais sûrement. Du courage, mon très cher ami ! De la patience pour supporter ce mal si long à guérir, voilà ce qu'il vous faut.
Je travaille assez régulièrement et ne suis pas mécontente. Madame Dalignac va son petit bonhomme de chemin. J'ai lâché l'autre[3] à peu près, car je voudrais publier celui‑ci bientôt[4]. Bientôt ne veut pas dire tout de suite. Je le garderai sûrement quelques mois, avant de le donner afin de le revoir à volonté pour n'y rien laisser à redire. Je serais trop malheureuse par la suite, si j'y trouvais des passages à améliorer. Cela me ferait mal comme le remords d'un vilain péché.
Oui, vous pouvez garder les Cahiers[5]. Je les ai en double, sauf deux ou trois que je réclamerai à Besson. Je vais vous envoyer le dernier[6], qui vient d'arriver, et qui est en retard de deux mois. Vous n'y trouverez rien de moi. La « Veillée de Noël », que j'avais donnée à Besson, n'était plus de saison. Et puis je crois qu'il la trouvait un peu bondieusarde pour les lecteurs anarchistes[7]. J'oublie toujours de vous dire que vous pouvez envoyer La Maison blanche[8] pour une signature de Werth. Seulement, il faudra vous armer de patience car Werth court les chemins et je ne l'ai vu qu'une fois depuis la publication de son bouquin. Et encore, c'était chez un ami. Il est en ce moment sur les bords du Rhin. À moins qu'il ne soit ailleurs.
Mirbeau est à Paris pour quelques jours. Je le verrai demain et lui dirai que vous pensez à lui. Il ne va pas trop mal pour l'instant. C'est plutôt sa femme qui est en bas. Les domestiques ne veulent pas rester chez eux, et cela oblige Madame Mirbeau à des démarches fatigantes et énervantes. Et cela menace de se prolonger. Voyez‑vous, mon ami, je suis persuadée que, lorsqu'on n'a pas su s'attacher des serviteurs dans sa jeunesse, il est difficile, pour ne pas dire impossible, d'en trouver de dévoués dans sa vieillesse.
Mes Dugué‑Roche[9] vont bien, et vous envoient leurs amitiés. C'est dans quinze jours la noce[10].
Au revoir, mon très cher ami. Je vous souhaite meilleure santé, et j'embrasse la gentille Lette.

Marguerite Audoux

Justement, je voulais vous parler du Pepsin Gum. Je l'avais oublié, parce que je n'en sentais pas le besoin, mais depuis trois jours je l'ai repris, et je m'en trouve bien[11].

[1] Lettre reçue le 4

[2] Adverbe ajouté dans l'interligne supérieur

[3] « Le Suicide ». Voir la note 4 de la lettre 162

[4] L'Atelier de Marie‑Claire, rappelons‑le, qui s'intitule encore provisoirement Madame Dalignac, ne paraîtra qu'en 1920.

[5] Les Cahiers d'aujourd'hui

[6] le dernier est précédé d'un celui biffé.

[7] Le numéro que la romancière reçoit avec retard est donc celui qui précède le n° 9 (de février 1914), lui‑même en retard puisque en ce début mars il n'est toujours pas arrivé. L'on sait que dans ce numéro 9, contre toute attente, Veillée de Noël est finalement publiée. (Voir la note 5 de la lettre 210). Dans la lettre 213, du 25 avril 1914, à Lelièvre, la romancière évoque cette publication qu'elle vient de recevoir (le retard de deux mois devient donc régulier). Quant à l'esprit de la revue, voir la partie DESCRIPTION de la lettre 191

[8] Pour mémoire, le roman de Werth paru l'année précédente

[9] Rappelons que Louise Dugué, la meilleure amie de la romancière, est devenue Roche par son remariage.

[10] Le remariage en question

[11] On saisit mal pourquoi la romancière, qui ne fume pas, prendrait du Pepsin Gum (voir l'avant‑dernier paragraphe de la lettre 206)… Sans doute est-ce un passage, recopié de la main de Marguerite Audoux (il est rédigé à part, et dans l'autre sens de la feuille), d'une des lettres, que nous n'avons pas retrouvées, de Lelièvre.

Lieu(x) évoqué(s)Paris
État génétiqueVoir les notes 2 et 6 de la TRANSCRIPTION

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Notice créée par Bernard-Marie Garreau Notice créée le 17/12/2017 Dernière modification le 20/05/2022