Archives Marguerite Audoux

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Lettre de Marguerite Audoux à Antoine Lelièvre

Auteur(s) : Audoux, Marguerite

DescriptionPropos sur la santé - Morts de Charles Péguy et de Charles Müller - Léon Werth - Pierre Hamp - René Dugué - Georges Roche - L'Atelier de Marie-Claire - Propos sur la guerre - La Haie-Fouassière - Vendanges et arrachage de pommes de terre
Texte

La Haie-Fouassière

20 octobre 1914[1]

Mon très cher ami,

J'espère que vous souffrez moins, mais je désire presque que vous soyez encore malade au point de garder la chambre, car je vous vois mal, pauvre rhumatisant, dans une gare pendant tout l'hiver[2].
Savez‑vous que Charles Péguy est mort[3] ? Savez‑vous que Charles Müller[4] est mort ?
Nous sommes sans nouvelles de Léon Werth et de Pierre Hamp.
Le fils de notre Louise Roche a échappé au massacre jusqu'à maintenant[5]. Il a gagné le grade d'adjudant. Roche[6], qui avait été réformé au corps[7] pour sa myopie, attend son passage devant une nouvelle compétence, et Louise pense qu'on le prendra.
Non, mon cher ami, Madame Dalignac[8] ne se moque pas du sifflement des balles, elle a peur, et se cache si profondément que Marguerite Audoux est incapable de la découvrir. Je dois avouer que je ne fais aucun effort pour cela. Ce livre me paraît si vide et si inutile au milieu de ce fracas de guerre ! Je ne pense qu'à la guerre, mon pauvre ami, j'y pense le jour et la nuit. Je porte en moi une odeur de charnier et je suis remplie d'horreur. Pourtant les bruits de guerre n'arrivent pas jusqu'ici malgré l'encombrement de Nantes, qui est proche, et si ce n'était les trains incessants qui roulent vers cette ville ou vers Bordeaux, on se croirait dans une île lointaine à l'abri de tout malheur. Le pays est admirable en ce moment. Les coteaux couverts de vignes jaunissent sous le soleil, les maisons sont paisibles, les jardins regorgent de fruits et de légumes. Je me promène au milieu de tout cela comme une châtelaine au milieu de son domaine, rien n'est fermé ici, on peut passer partout et les gens sont souriants et prévenants, mais rien ne peut me faire oublier la guerre.
J'ai fait la vendange pour aider les pauvres femmes dont les maris sont partis, j'ai aidé à arracher les pommes de terre, dans l'espoir que la fatigue du corps m'enlèverait l'obsession[9], mais plus j'étais fatiguée, moins je dormais, et plus je souffrais.
Au revoir, mon bien cher ami. Je vous embrasse bien affectueusement ainsi que la gentille Lette.

Marguerite Audoux

[1] Lettre reçue le 22

[2] Allusion aux fonctions qu'il pourrait occuper pendant la guerre

[3] Le 5 septembre

[4] Un ami de Saint‑Cyr‑sous‑Dourdan (voir la note 2 de la lettre 177)

[5] René Dugué sera tué le 2 octobre 1916 (voir la lettre 240 au même Lelièvre, et notamment la note 5).

[6] Georges Roche, le second mari de Louise Dugué

[7] Cette expression se trouve dans l'interligne supérieur, au‑dessus d'un exempté rayé.

[8] Héroïne du futur Atelier de Marie‑Claire (1920)

[9] l'obsession est précédé d'un cette.

Lieu(x) évoqué(s)La Haie-Fouassière
État génétiqueVoir les notes 7 et 9 de la partie TEXTE

Géolocalisation

Notice créée par Bernard-Marie Garreau Notice créée le 17/12/2017 Dernière modification le 20/05/2022